Sur le littoral des Hauts-de-France, entre Calais et Grande-Synthe, des milliers de personnes migrantes, réfugiées et demandeuses d’asile survivent dans des campements informels. Toutes ou presque ont pour objectif de rejoindre le Royaume-Uni. Mais entre les tentatives de traversée, le quotidien s’étire dans une précarité extrême, parfois pendant plusieurs mois. Dans cet intervalle, les équipes de la Croix-Rouge française s’efforcent d’apporter de la dignité, du lien et des repères à ces personnes en transit.

Depuis près de trente ans, la côte du nord de la France est devenue l’un des principaux points de passage vers le Royaume-Uni. Les traversées ont évolué au fil des années : autrefois réalisées surtout en camion, par le tunnel sous la Manche ou les ferrys, elles se font aujourd’hui de plus en plus en canots pneumatiques. Selon les données du Home Office, plus de 40 500 personnes ont traversé la Manche sur des embarcations de fortune en 2025, contre environ 36 800 en 2024 et 29 400 en 2023.

Dans le même temps, les conditions de traversée se sont complexifiées et rendues plus périlleuses. Les passagers sont de plus en plus nombreux sur les embarcations, et les zones de départ ont reculé vers le sud, allongeant nettement les distances à parcourir en mer. Cette route migratoire est progressivement devenue l’une des plus dangereuses en Europe. Depuis 1999, au moins 526 personnes ont perdu la vie à la frontière franco-britannique.

Sur la côte, l’attente de la traversée se prolonge dans des campements où les conditions de vie demeurent extrêmement précaires. Régulièrement déplacés, ces lieux de vie sont marqués par un quotidien où font défaut la plupart des éléments essentiels : eau, nourriture, soins, toilettes, douches, abris adaptés…

En 2025, la Croix-Rouge française estimait la présence de 500 à 1 500 personnes à Calais, et de 1 000 à 2 000 personnes dans les différents lieux de vie autour de Grande-Synthe. Ces chiffres varient selon les périodes de l’année, avec une hausse observée durant la période estivale, lorsque les conditions météorologiques sont plus favorables.

Les personnes qui y vivent sont majoritairement originaires du Soudan, d’Afghanistan, de Somalie, d’Érythrée, d’Irak ou encore d’Iran. Leur présence reflète les déplacements de populations liés aux conflits et aux crises internationales, qui continuent de façonner les routes migratoires jusqu’à ce point de passage.

Dans ces camps, les besoins humanitaires excèdent largement les capacités de prise en charge. Certaines situations restent ainsi en marge des dispositifs classiques d’aide. C’est dans ces interstices que s’inscrit l’action de la Croix-Rouge française, avec un principe simple : aller à la rencontre des personnes, là où elles se trouvent. Depuis 2016, les équipes du dispositif mobile de soutien aux exilés (DMSE) interviennent chaque semaine pour apporter un soutien vital et inconditionnel aux populations en situation de vulnérabilité.

Soigner et répondre aux urgences du quotidien

Dans un contexte où l’accès aux soins est très limité, la Croix-Rouge déploie une infirmerie mobile pour assurer des soins primaires et, lorsque l’état des patients l’exige, les orienter vers des dispositifs de droit commun. En 2025, près de 2 700 consultations ont été réalisées par le personnel infirmier. Troubles ORL, problèmes de peau, douleurs articulaires et musculaires… Derrière ces pathologies apparaissent surtout les effets cumulés de l’exil et des conditions de vie prolongées dans les campements.

« Au-delà des soins, notre dispositif permet aussi de créer un lien de confiance » décrit Paloma Paraire, coordinatrice du DMSE de la Croix-Rouge française. Pour les équipes, ces consultations s’inscrivent dans une approche de santé de proximité, où le soin ne se limite pas au traitement médical, mais inclut aussi l’écoute, le soutien et l’accompagnement.

L’accès à l’hygiène constitue également un enjeu majeur. L’absence de toilettes et de douches complique fortement la vie quotidienne et favorise la dégradation de l’état de santé. Un accès à des douches mobiles était organisé jusqu’à cette année et des produits d’hygiène – savon, brosse à dent, dentifrice, crème hydratante, mouchoir, rasoir – sont régulièrement distribués.

Préserver le lien avec les proches

Sur les routes migratoires, les séparations familiales sont fréquentes et peuvent laisser les proches dans une grande détresse et incertitude. Les équipes de la Croix-Rouge œuvrent pour prévenir ces situations et favoriser le maintien du contact entre les personnes exilées et leurs proches. Des solutions concrètes sont mises à disposition : appels internationaux, recharge de téléphones, accès à des points de connexion Wifi et envoi de Messages Croix-Rouge.

Ce lien avec les proches joue un rôle essentiel dans le bien-être psychologique des personnes accompagnées. « Certaines d’entre elles n’avaient pas eu de nouvelles de leurs proches depuis plus de six mois. Lors des appels, on voit immédiatement leur visage s’illuminer. Ces moments sont très forts », raconte Paloma Paraire. « C’est un service essentiel, et malheureusement rare sur le terrain.»

Lorsque le contact avec un proche est rompu ou qu’une personne est portée disparue, des démarches de recherche peuvent également être engagées, en coordination avec le réseau des liens familiaux du Mouvement Croix-Rouge.

Protéger les mineurs isolés sur la route de l’exil

Sur le littoral, de nombreux mineurs sont en situation d’isolement, sans représentant légal ni protection adaptée, et exposés à des risques de violences et d’exploitation. Entre 2023 et 2025, les équipes de la Croix-Rouge ont rencontré entre 600 et 900 mineurs non accompagnés aux alentours de Grande-Synthe, parmi lesquels des adolescents de moins de 15 ans et notamment des jeunes filles.

En 2021, une mission spécifique a été mise en place pour mieux répondre à leurs besoins. Sur le terrain, une équipe composée d’une responsable-référente, d’une éducatrice et de bénévoles, appuyés par des interprètes, va à leur rencontre lors des maraudes. Un accueil de jour leur permet également de bénéficier d’un espace de répit et de participer à des activités socio-éducatives.

Cette action vise ainsi à créer un lien de confiance, informer les jeunes sur leurs droits et les accompagner, lorsque cela est possible, vers les dispositifs de protection de l’enfance et de droit commun.

Réparer pour reprendre prise sur le quotidien

Un atelier ambulant, le Repair Lab, propose un espace où les personnes exilées peuvent réparer elles-mêmes leurs objets personnels. Des outils sont mis à disposition pour des travaux de couture, de mécanique ou d’électronique, avec l’accompagnement des équipes. « L’objectif n’est pas de faire à leur place, mais de leur permettre de reprendre la main sur des objets essentiels à leur quotidien », explique Paloma Paraire.

Au-delà de la réparation, ces temps favorisent aussi l’autonomie, l’estime de soi et le lien entre les personnes. Une logique qui traverse l’ensemble des actions menées par la Croix-Rouge française sur le littoral. Dans cet espace sous tension, où les besoins restent nombreux, maintenir une présence humanitaire et lui laisser la place nécessaire pour agir reste essentiel, pour que personne ne se retrouve sans réponse face à l’urgence de sa situation.