Si aujourd’hui la présence des femmes au sein du CICR ne fait plus débat, il y a quelques décennies encore, elles étaient largement sous-représentées dans les fonctions opérationnelles et décisionnelles. Pourtant, certaines d’entre elles ont ouvert la voie, laissant une empreinte durable sur l’institution et sur le développement de l’action humanitaire. Parmi elles, Renée-Marguerite Frick-Cramer, Marguerite Gautier-Van Berchem et Jeanne Egger. À l’approche de la Journée internationale des droits des femmes, nous mettons en lumière les trajectoires exceptionnelles de ces trois femmes qui ont contribué à écrire l’histoire du CICR au féminin.

Renée-Marguerite Frick-Cramer : figure majeure du CICR et du droit international humanitaire moderne

Historienne et juriste genevoise, Renée-Marguerite Frick-Cramer est la première femme à siéger au sein de l’Assemblée du CICR, la plus haute instance décisionnelle de l’institution. Elle y est élue en 1918. Mais son engagement débute plus tôt : en août 1914, elle quitte son poste de professeure à l’Université de Genève pour rejoindre l’Agence internationale des prisonniers de guerre, créée pour centraliser les informations à leur sujet et rétablir les liens avec leurs proches. En tant que co-directrice des Services de l’Entente, son travail consiste à coordonner et superviser l’obtention et la transmission de renseignements au sujet des prisonniers alliés. Fine observatrice des transformations de « l’art de la guerre » à l’ère industrielle, elle mesure très tôt les lacunes du droit existant.

Guerre 1914-1918. Genève, Musée Rath. Agence internationale des prisonniers de guerre. Direction des Services de l’Entente. Mlle Renée-Marguerite Cramer, membre du CICR.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Renée-Marguerite Frick-Cramer développe une réflexion ambitieuse sur l’évolution du droit international humanitaire et s’emploie à combler ses failles. Elle joue alors un rôle déterminant dans l’élaboration du projet qui aboutira à la Convention de Genève de 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre, tout en plaidant pour un renforcement de la protection des civils, alors largement absents du cadre juridique international.
Convaincue que le CICR ne doit pas se limiter aux textes en vigueur, elle affirme que l’institution a « le droit et le devoir d’innover toutes les fois que les lois de l’humanité l’exigent ». Cette conviction la conduit à défendre un droit international humanitaire plus attentif aux réalités nouvelles des conflits et aux souffrances des populations déplacées et internées. Si certains de ses projets n’ont pas pu voir le jour avant la Seconde Guerre mondiale, elle prend néanmoins part aux travaux préparatoires qui mèneront aux Conventions de Genève du 12 août 1949 et consacreront enfin une protection spécifique des civils en temps de guerre.

Pendant plus de trente ans, Renée-Marguerite Frick-Cramer contribue ainsi à ancrer l’action du CICR dans une exigence juridique forte et participe à faire évoluer le cadre qui protège les victimes des conflits. Son engagement intellectuel et institutionnel aura durablement marqué les fondements du droit international humanitaire au XXe siècle.

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Marguerite Gautier-Van Berchem : un engagement au service des prisonniers originaires des colonies françaises

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Marguerite Gautier-Van Berchem offre aussitôt sa collaboration bénévole au CICR. À l’instar de sa collègue Renée-Marguerite Frick-Cramer, elle rejoint l’Agence internationale des prisonniers de guerre et se voit rapidement confier la responsabilité du Service allemand. À ce poste stratégique, elle supervise la recherche d’informations, la transmission de nouvelles et la gestion de milliers de dossiers, contribuant à faire de l’Agence un lien vital entre les prisonniers et leur famille.

Guerre 1914-1918. Genève, Musée Rath. Agence internationale des prisonniers de guerre. Service des recherches. Marguerite Gautier-Van Berchem.

L’entrée dans un nouveau conflit mondial en 1939 la conduit à s’investir dans l’Agence centrale des prisonniers de guerre, mise en place en septembre de la même année. Sensible aux réalités culturelles des soldats originaires des colonies, elle perçoit les difficultés particulières auxquelles ils sont confrontés dans les camps européens : isolement, absence de nouvelles de leurs proches, barrières d’écriture et de langue. Elle crée alors, au sein de l’Agence centrale, un Service colonial distinct, chargé de répondre aux besoins spécifiques des militaires originaires de l’Empire colonial français.

La tâche fut considérable. Confrontée aux nombreux cas d’homonymie, à l’absence d’état civil dans certains territoires, à l’illettrisme d’une partie des détenus ou encore aux déformations de noms lors de leur enregistrement par les Puissances détentrices, Marguerite Gautier-Van Berchem doit adapter les méthodes de recherche de l’Agence. Pour surmonter ces obstacles, elle s’entoure d’une équipe de spécialistes ayant vécu dans les colonies, familiers des langues et des réalités administratives locales. Cette expertise permet d’affiner l’identification des prisonniers et de rétablir, autant que possible, le lien avec leur famille.

« Jamais, grâce à cet intermédiaire, le fil entre les prisonniers coloniaux et leur famille les plus lointaines n’a été complètement rompu. Dans l’épaisseur des forêts tropicales du Continent noir, de l’Indochine ou de Madagascar, les messages d’espérance ont réussi toujours à frayer leur chemin. » – Marguerite Gautier-Van Berchem, Journal de Genève, 28 juillet 1944.

Elle accomplit par ailleurs plusieurs missions importantes pour le CICR. Elle participe notamment à la XVe Conférence internationale de la Croix-Rouge à Tokyo en 1934 qui marque une étape importante dans les discussions sur la protection des populations civiles en temps de guerre. Élue membre de l’Assemblée en 1951, puis membre honoraire en 1969, elle restera jusqu’à un âge avancé une voix écoutée au sein de l’institution.

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Jeanne Egger : pionnière de l’engagement féminin sur le terrain

Jeanne Egger entre dans l’histoire du CICR en 1963, en devenant la première femme déléguée, représentant l’institution sur les terrains de conflit. À une époque où ces responsabilités demeurent presque exclusivement masculines, sa nomination marque une évolution significative. Elle inaugure ainsi une carrière de terrain qui la mènera sur plusieurs continents pendant plus de trente ans.

Jeanne Egger, déléguée du CICR.

Originaire de Suisse et initialement embauchée comme secrétaire, Jeanne Egger commence ses fonctions de déléguée au sein de la délégation du CICR au Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo), alors en pleine guerre d’indépendance. C’est son professionnalisme et sa capacité à établir des relations de confiance avec des interlocuteurs parfois réticents qui lui valent d’être investie de responsabilités opérationnelles. Son entretien avec le Colonel Mobutu, alors général au Zaïre, demeure un exemple de sa ténacité : elle obtient que des soldats blessés reçoivent des soins et que le CICR puisse exercer son mandat malgré un contexte complexe et tendu.

Au fil de ses missions, Jeanne Egger se forge une réputation de spécialiste de l’Afrique, mais aussi d’une déléguée polyvalente, capable à la fois de visiter des lieux de détention, d’apporter assistance aux civils et blessés, et d’établir un dialogue constructif avec les autorités locales et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Elle enchaîne ensuite les missions internationales – au Rwanda, au Burundi, à Chypre… – avant de rejoindre le siège du CICR à Genève, où elle occupe des fonctions de haut niveau dans la direction des opérations et dans la coopération avec les Sociétés nationales. Elle termine sa carrière comme déléguée régionale basée à Dakar au Sénégal, continuant à porter la diplomatie humanitaire du CICR auprès des acteurs politiques et militaires avec rigueur.

Au-delà de sa carrière au CICR, Jeanne Egger laisse également une empreinte durable dans l’action humanitaire par ses engagements civiques. Avec sa compagne, Anne-Marie Grobet, elle fonde l’association Dignité en détention, destinée à améliorer les conditions de vie de milliers de prisonniers rwandais après le génocide de 1994.

L’engagement de Jeanne Egger aura ouvert la voie aux générations futures de déléguées : aujourd’hui, le nombre de femmes déléguées est équivalent, voire même supérieur, à celui des hommes. La représentation féminine a progressé de manière significative au sein de l’institution au cours des dernières décennies, y compris dans des fonctions de premier plan – à la présidence, à l’Assemblée ou encore à la direction des opérations.