Apprendre à marcher à nouveau, reprendre une activité professionnelle ou retourner à l’école : au Soudan du Sud, la réadaptation physique change concrètement des vies. Trois centres spécialisés soutenus par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) accompagnent chaque année des milliers de personnes en situation de handicap, dans un pays où les conflits, les violences et le manque d’infrastructures rendent l’accès aux soins difficile.

Au centre de réadaptation physique de Djouba, Abdel Majid Juma, 12 ans, attend de recevoir une prothèse qui lui permettra de remarcher. Il a perdu sa jambe lors de l’explosion d’une bombe au début d’un conflit au Soudan. Comme lui, des hommes, des femmes et d’autres enfants au Soudan du Sud cherchent à reconstruire leur autonomie et à reprendre une vie aussi indépendante que possible.

Au Centre de réadaptation physique soutenu par le CICR à Djouba, Juma, 12 ans, effectue des exercices pour préparer son corps à la pose d’une prothèse, actuellement en cours de fabrication par des spécialistes. © Alex Majoli / Magnum pour le CICR

On estime qu’entre 18 % et 30 % de la population sud-soudanaise vit avec une forme de handicap et nécessite des services de réadaptation. En 2025, le CICR a constaté une augmentation des blessures liées aux conflits armés, aussi bien lors d’affrontements entre groupes armés que dans le cadre de violences intercommunautaires. « Nous nous attendons à accueillir davantage de nouveaux amputés dans les mois à venir », explique Oluwafifunmi Moyinoluwa Odunowo, responsable du programme de réadaptation physique du CICR au Soudan du Sud.

Dans le pays, le CICR soutient trois centres de réadaptation physique, situés à Djouba, Wau et Rumbek. Ces centres fournissent des prothèses, des béquilles et des fauteuils roulants, ainsi qu’un accompagnement clinique complet, incluant des séances de physiothérapie pour aider les patients à retrouver leur mobilité, et un soutien psychosocial. En 2025, plus de 4 300 personnes ont bénéficié de services de réadaptation physique dans ces centres, soit 30 % de plus que l’année précédente.

Un spécialiste du centre de réadaptation physique à Wau finalise une prothèse. La fabrication suit plusieurs étapes : mesures, moulage et ajustements du moule, puis création d’une emboîture assurant confort et bon ajustement. Une fois l’emboîture d’essai validée, la prothèse finale est produite. Le CICR a également soutenu la formation de techniciens sud-soudanais dans ce domaine, notamment en Tanzanie et au Cambodge. © Alex Majoli / Magnum pour le CICR

L’accès aux services reste cependant un défi majeur. « Le transport constitue l’un des principaux obstacles, en raison du mauvais état des routes et des longues distances à parcourir », explique Oluwafifunmi. Pour y remédier, le CICR rembourse les frais de transport, notamment pour les patients venant de zones rurales éloignées. Les difficultés financières peuvent également constituer un frein : pour garantir un accès complet aux soins, les patients bénéficient également d’une prise en charge totale, incluant hébergement et repas, pendant toute la durée de leur suivi dans les centres.

Lutter contre la discrimination et favoriser l’inclusion sociale

La réadaptation physique va bien au‑delà de la seule fabrication d’appareils : il s’agit d’un parcours global vers une meilleure qualité de vie, qui accompagne les personnes dès leur prise en charge initiale jusqu’à leur retour progressif dans la vie quotidienne et sociale.

Dans de nombreuses communautés, les personnes en situation de handicap continuent de faire face à une forte stigmatisation. « Il arrive que des enfants soient cachés par leur famille et privés d’éducation ou de vie communautaire », déplore Oluwafifunmi. Pour répondre à ces défis, le programme du CICR repose sur un second pilier essentiel : l’inclusion sociale.

Sur le terrain, des activités de sensibilisation aident à combattre les discriminations et les préjugés envers les personnes en situation de handicap. L’accès à l’éducation est encouragé grâce à des bourses scolaires, tandis que le sport adapté devient un véritable vecteur d’intégration. Des programmes de basket-ball en fauteuil roulant sont soutenus à Djouba, Wau et Yirol, et une équipe de football pour les personnes amputées à Djouba leur permet de reprendre confiance en eux et de retrouver l’esprit d’équipe.

« Quand je joue, j’oublie mon handicap. J’y mets tout mon cœur car c’est une opportunité d’apprendre », explique Mary Hezekiah, l’une des joueuses de basket-ball. « Rien ne serait impossible pour les personnes handicapées si on nous donnait les moyens appropriés, mais on nous considère comme des moins que rien. »

James Luwate, joueur de basketball à Djouba, explique que ce sport lui a permis, ainsi qu’aux autres joueurs, de retrouver dignité, sentiment d’appartenance et un nouveau départ. Un autre joueur de Djouba, Dak Moses, qui a découvert le basketball grâce au CICR, souligne que ce sport lui a appris bien plus que des compétences athlétiques : il lui a également enseigné le travail d’équipe, la paix et l’estime de soi.

Un impact concret dans la vie des bénéficiaires

Les effets de la réadaptation physique se font sentir jusque dans les foyers. « Grâce aux appareillages, certaines personnes auparavant très dépendantes deviennent plus actives et autonomes. Elles ont moins besoin d’assistance et peuvent contribuer davantage à la vie familiale et communautaire », explique Oluwafifunmi.

Des études d’impact menées six mois après la prise en charge mettent en évidence des résultats concrets. Pour les adultes en âge de travailler, les aides techniques augmentent significativement les opportunités professionnelles. Lors d’une enquête menée à Rumbek en août 2025, 87 % des patients interrogés ont déclaré que, sans leur appareil, ils ne pourraient exercer aucun travail leur permettant de gagner de l’argent. « Beaucoup de patients sont agriculteurs : après avoir reçu une prothèse ou une orthèse, ils peuvent retourner cultiver leurs champs. D’autres reprennent leurs activités commerciales », observe Oluwafifunmi.

Issa Idriss Hassan, 43 ans, s’entraîne aux barres parallèles au Centre de réadaptation physique soutenu par le CICR à l’hôpital universitaire de Wau, dans l’État de Bahr el-Ghazal occidental. © Alex Majoli / Magnum pour le CICR

Dans un contexte marqué par un faible niveau d’éducation et une méconnaissance des droits sociaux, renforcer l’information est crucial. « Beaucoup de personnes en situation de handicap ignorent qu’elles ont des droits et qu’elles peuvent les faire valoir », souligne Oluwafifunmi. En sensibilisant les patients sur leurs droits, le programme de réadaptation physique les accompagne pour qu’ils retrouvent pleinement leur place dans la société.

À Djouba, Wau et Rumbek, chaque pas raconte la même histoire : celle d’une mobilité retrouvée et d’un avenir qui redevient possible.