Vous êtes plongé au cœur d’un village touché par un conflit armé : les bâtiments sont détruits, des civils cherchent refuge, chaque décision compte. La réalité virtuelle permet de ressentir, comprendre et expérimenter ces situations au plus près du réel. Pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), cette immersion est un véritable outil de prévention : former le personnel, sensibiliser les militaires ou le grand public, et prévenir les violations du droit international humanitaire en transformant l’expérience virtuelle en apprentissage concret.
Face à des situations critiques, la réalité virtuelle offre un espace de simulation où tester, comprendre et corriger des comportements avant qu’ils ne produisent des conséquences irréversibles. Depuis plus d’une décennie, le CICR explore ces technologies – réalité virtuelle, augmentée ou mixte – comme des outils visant à former, sensibiliser et dialoguer avec ses différents publics.
La technologie immersive au service du droit international humanitaire
Cette évolution technologique s’inscrit dans une mission essentielle du CICR : veiller à ce que les autorités et les forces armées respectent leurs obligations au regard du droit international humanitaire (DIH). Les technologies immersives offrent désormais une nouvelle dimension à ces efforts, en permettant de confronter les participants à des situations proches du réel, sans les exposer aux risques du terrain.
L’intérêt du CICR pour ces outils remonte au début des années 2010, lorsqu’une réflexion sur la représentation des conflits dans les jeux vidéo a ouvert la voie à une question plus large : comment utiliser des environnements virtuels pour améliorer la compréhension du DIH ? En 2012, l’institution a ainsi créé une équipe dédiée à la réalité virtuelle, chargée d’expérimenter des environnements générés par ordinateur pour l’éducation, la communication et la promotion du respect du droit.
Depuis, les applications se sont multipliées. Les premières simulations ont été utilisées dans les formations destinées aux porteurs d’armes, avant de s’étendre à d’autres domaines opérationnels : détention, médecine légale, eau et habitat, réhabilitation physique ou encore la contamination par les armes. Des partenariats avec l’industrie du jeu vidéo ont également permis d’intégrer des références au DIH dans des univers numériques populaires, touchant ainsi de nouvelles audiences.

Formation des correspondants humanitaires du Ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Décembre 2025.
« Ces outils ont toujours été bien accueillis », explique Melissa Kiehl, responsable des technologies immersives au CICR. « Ils suscitent de nouveaux échanges tout en sensibilisant les participants à la complexité du DIH. »
Auprès des autorités, ces expériences contribuent à mieux appréhender les réalités vécues par les populations civiles et les acteurs humanitaires sur les terrains de conflit. À Paris, en décembre dernier, la réalité virtuelle a ainsi été utilisée lors d’une formation destinée aux correspondants humanitaires des ambassades françaises afin d’éclairer leur compréhension des enjeux et leurs décisions.
Aujourd’hui, l’institution utilise régulièrement ces outils pour l’entraînement et la préparation de ses équipes avant leur départ en mission. Des simulations techniques permettent par exemple de s’exercer à des opérations médico-légales complexes, à la gestion d’une situation de prise d’otage ou à la visite de lieux de détention. Des expériences multi-joueurs ont été développées pour entraîner la coordination entre équipes, tandis que des films à 360° donnent à voir la réalité des opérations humanitaires sous un angle rarement accessible.
Ces technologies servent aussi au-delà : des simulations ont été conçues pour différentes Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, allant de la préparation aux catastrophes naturelles à la formation aux premiers secours. Elles permettent ainsi de partager des expériences, des compétences et des bonnes pratiques à travers le Mouvement international, tout en adaptant les contenus aux besoins et aux contextes locaux.
L’immersion comme levier du changement des comportements
Voir ne suffit pas toujours à comprendre. Dans un contexte de conflit, les décisions se prennent sous pression, dans l’incertitude, avec des conséquences immédiates pour des vies humaines. C’est précisément là que la réalité virtuelle révèle son potentiel : elle ne se contente pas de montrer une situation, elle place l’utilisateur dans la position de celui qui doit agir.
Les recherches scientifiques menées ces dernières années convergent vers un constat : l’immersion favorise l’apprentissage comportemental. En réalité virtuelle, le cerveau réagit comme s’il vivait une expérience réelle. Le stress, l’hésitation, le sentiment de responsabilité sont présents, mais sans danger réel. Cette répétition sans conséquences permet d’expérimenter des choix, d’en percevoir les effets et d’en tirer des enseignements durables.
Pour le CICR, cet aspect est central. L’application du droit international humanitaire repose largement sur des comportements individuels : identifier un civil, proportionner l’usage de la force, traiter des détenus avec humanité, protéger les blessés. Autant de décisions qui ne relèvent pas uniquement de la connaissance juridique, mais de réflexes, de perception et de jugement dans des situations vécues. La réalité virtuelle permet d’entraîner ces réflexes.
Autre apport majeur : la capacité à susciter l’empathie. En permettant d’adopter différents points de vue – celui d’un civil pris dans des combats, d’un détenu, d’un soignant ou d’un combattant – ces expériences rendent tangibles des réalités souvent abstraites. Elles donnent à voir les conséquences humaines des décisions prises sur le terrain, un facteur déterminant pour prévenir certaines violations.
Les environnements virtuels offrent également un cadre idéal pour tester des scénarios impossibles à reproduire dans la réalité. Trop dangereux, trop coûteux et trop sensibles sur le plan éthique, certains contextes ne peuvent être simulés que numériquement. La réalité virtuelle devient alors un espace d’expérimentation comportementale, où il est possible d’observer comment des individus réagissent face à des dilemmes complexes.
Enfin, l’efficacité de ces expériences tient à leur mémorisation. Les études montrent qu’une situation vécue en immersion laisse une trace plus durable qu’un contenu vidéo ou qu’une formation théorique. L’utilisateur se souvient non seulement de ce qu’il a vu, mais de ce qu’il a fait et ressenti.
Pour le CICR, l’enjeu dépasse donc la performance technologique. Il s’agit de transformer l’immersion en prise de conscience, puis en comportements conformes au droit. Dans des situations où chaque décision peut avoir de graves conséquences, influencer les comportements avant que les violations ne se produisent revêt une importance capitale.

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