Au cours de leur parcours migratoire, beaucoup de femmes et d’enfants se trouvent exposés à la violence, à l’exploitation et à d’autres risques, dont celui de mourir ou d’être séparés de leur famille. Bien qu’il soit établi que le genre et l’âge ont une incidence sur l’expérience migratoire, il existe peu de données et d’analyses permettant de comprendre comment et pourquoi les femmes et les enfants migrants disparaissent ou perdent le contact avec leurs proches. Afin de combler cette lacune et d’identifier les mesures à prendre pour atténuer les risques encourus par les femmes et les enfants, l’Agence centrale de recherches du CICR et le Laboratoire mondial de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sur la migration ont mené des recherches dans les Amériques, en Afrique et en Europe[1].
En collaboration avec 17 Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge[2], ils ont interrogé plus de 800 personnes (femmes et enfants migrants, membres de familles de migrants disparus et informateurs clés) afin de recueillir leurs témoignages, leurs préoccupations et leurs suggestions. Dans cet article, nous présentons les principaux enseignements tirés de ces études publiées récemment, qui se fondent sur les expériences vécues par les migrants pour identifier les facteurs à l’origine des décès et des séparations, les obstacles au maintien du contact et à la recherche de proches disparus, ainsi que les stratégies visant à garantir la sécurité, la dignité et le bien-être des femmes et enfants migrants.
Parmi les données recueillies figurent des centaines de récits de décès et de séparations, qui soulignent à quel point l’âge et le genre augmentent la vulnérabilité face à ces risques. Les femmes et les enfants sont exposés à toute une série de menaces, allant des agissements de divers acteurs, à la dangerosité des conditions de voyage, en passant par les violences sexuelles et sexistes, l’accès limité aux services essentiels et la perte de contact. Les femmes et les enfants sont davantage susceptibles de se retrouver séparés de leur famille pendant leur périple, et sont également plus exposés à d’autres risques lorsque cette séparation se produit. Au-delà de ces considérations, les témoignages livrés révèlent également comment les migrants tablent sur leurs propres capacités pour réduire les risques et se soutenir mutuellement.
Femmes et enfants en situation de déplacement: principaux facteurs de décès et de séparation
Les acteurs non étatiques jouent un rôle majeur dans les décès et les séparations. Des migrants en Afrique et dans les Amériques ont signalé des enlèvements, des extorsions et des violences, et ont décrit leurs expériences aux mains de passeurs, de bandes criminelles et de groupes armés. En Europe, de nombreux témoignages ont fait état d’abus de la part des passeurs ayant entraîné des décès et des disparitions. Les passeurs et les bandes criminelles sont également impliqués dans les séparations forcées : des migrants ont indiqué que leurs papiers et leurs téléphones avaient été détruits ou confisqués dans les Amériques ; que des femmes et des enfants avaient été séparés lors de l’embarquement sur des bateaux et des camions en Afrique et en Europe ; et que des femmes et des enfants avaient été séparés ou enlevés pour exercer un contrôle, ou pour faciliter des violences sexuelles et sexistes, la traite d’êtres humains ou des demandes de rançon dans toutes les régions.
Les passeurs regroupaient d’un côté les hommes et de l’autre les femmes et les enfants. Ainsi, même si une femme avait quitté son pays avec son fiancé, ils ne les mettaient pas ensemble… (Entretien avec un migrant en Europe)
La dureté des conditions climatiques et l’utilisation de moyens de transport dangereux entraînent également des décès et des séparations. Des femmes et des enfants migrants meurent tandis qu’ils se déplacent à pied sous des températures extrêmes et sur des terrains difficiles en Afrique et dans les Amériques, ou se noient alors qu’ils voyagent à bord d’embarcations de fortune en Europe et en Afrique ou de canots surchargés dans les Amériques. Ils perdent parfois aussi le contact avec leurs proches tandis qu’ils se trouvent dans des bus ou des camions bondés, ou qu’ils montent à bord de véhicules rapides ou en tombent.
Vous marchez et, soudain, quelqu’un qui était derrière vous disparaît tout simplement. Cela arrive fréquemment durant le trajet… Il faut parfois courir pour monter à bord [du camion] et tout le monde n’en a pas la capacité, ce qui provoque également des séparations… (Discussion de groupe avec des migrants dans les Amériques)
Le manque d’accès aux services essentiels le long des itinéraires augmente les risques, en particulier pour les femmes enceintes et les jeunes enfants. En Afrique et dans les Amériques, le manque d’eau et de nourriture est cause de déshydratation et de dénutrition, en particulier chez les bébés. Dans toutes les régions, les femmes enceintes risquent de mourir en couches faute d’accès à des soins médicaux. Cela entraîne également des séparations, les femmes et les enfants malades ou trop fatigués pour suivre le groupe étant abandonnés en cours de route.
Des familles ont dit avoir perdu de jeunes enfants à cause du manque de nourriture, des mères qui n’ont pas pu allaiter leur bébé… Certaines mères n’ont pas de lait parce qu’elles ont faim… Du coup, elles ne peuvent pas allaiter… (Entretien avec un informateur clé en Afrique)
Les migrants sont également exposés à des risques de décès, de séparation et de perte de contact aux frontières. Certaines politiques frontalières peuvent avoir pour conséquence un allongement des trajets à bord d’embarcations de fortune, exposant les femmes et les enfants à un risque accru de noyade. D’autres pratiques peuvent contraindre les familles à emprunter des itinéraires dangereux et éloignés de tout. Les migrants peuvent également être victimes d’extorsion s’ils ne possèdent pas – ou sont accusés de ne pas posséder – certains documents, un problème qui touche particulièrement les femmes voyageant seules avec des enfants dans les Amériques. Certaines politiques et pratiques en matière de détention entraînent également une perte de contact, par exemple lorsque les migrants détenus sont placés dans des lieux différents ou ne peuvent pas communiquer avec les membres de leur famille, comme le montrent les données recueillies en Europe et en Afrique.
Une femme s’est retrouvée séparée de ses deux enfants au cours de son voyage. Les enfants ont été placés à un endroit et elle a été placée ailleurs, sans aucune possibilité de contact avec ses enfants. (Entretien avec un informateur clé en Europe)
Les obstacles à la communication sont un facteur clé de séparation et de perte de contact. La confiscation, la vente et/ou le vol de téléphones sont des phénomènes courants dans toutes les régions, comme aussi l’absence de couverture mobile ou Wi-Fi dans les Amériques. Les migrants ont souligné le rôle essentiel des services de rétablissement des liens familiaux (RLF) fournis par les Sociétés nationales (notamment l’accès à des appels gratuits, à des moyens de recharger les batteries et au Wi-Fi) pour prévenir la perte de contact.
Il y a des gens qui… vendent leur téléphone pour pouvoir manger, survivre, accéder à des toilettes… Sans téléphone, comment pourraient-ils communiquer si la Croix-Rouge n’existait pas ? (Entretien avec un migrant dans les Amériques)
Les données font ressortir les difficultés rencontrées par les familles qui sont à la recherche de proches disparus. Il s’agit notamment de problèmes financiers, administratifs et techniques, tels que l’impossibilité de se déplacer pour identifier des restes humains ou fournir des échantillons d’ADN à des fins d’identification d’un corps retrouvé. La présence d’informations contradictoires données avant le départ – par des compagnons de voyage ou par des autorités – constitue également un défi. Enfin, le soutien institutionnel pour le rapatriement des dépouilles des migrants est limité, les groupes communautaires comblant en partie cette lacune.
Les procédures sont très longues et compliquées. Elles sont aussi très inhumaines, car les membres de la famille… ont le droit de savoir ce qui s’est passé… mais ne peuvent pas avoir la confirmation qu’il s’agit bien de leur proche, car ils ne sont pas en mesure de fournir un échantillon d’ADN. Ils ne peuvent pas non plus se rendre physiquement sur place pour identifier leur proche là où il se trouve dans le monde. (Entretien avec un informateur clé en Europe)
Voyages périlleux : gouvernance migratoire, violences sexuelles et difficultés d’accès aux services essentiels
Les risques de décès, de séparation et de perte de contact doivent être replacés dans le contexte plus large de la gouvernance migratoire, sans pour autant ignorer l’interdépendance entre les risques et les menaces, en particulier l’exposition aux violences sexuelles et sexistes et les obstacles entravant l’accès aux services essentiels.
Les données provenant de toutes les régions soulignent le fait que lorsque les voies légales pour l’asile et la migration régulière sont limitées, les migrants sont plus enclins à entreprendre des voyages périlleux, augmentant ainsi leur exposition au risque de décès, de séparation et de perte de contact. Une approche de sécurisation de la migration (considérant la migration et les migrants comme une menace pour la stabilité et les conditions de vie) implique des préjudices bien réels, notamment des abus et des séparations forcées infligés par différents acteurs. La crainte d’être arrêté, détenu ou expulsé crée par ailleurs un environnement qui n’incite pas les femmes et les enfants migrants à chercher à obtenir une aide humanitaire. De même, l’externalisation de la gestion des migrations, autrement dit son transfert en dehors des frontières nationales, augmente les risques de séparation et de décès.
Dans ce contexte, il convient de souligner la prévalence des violences sexuelles et sexistes et leur lien avec les décès et les séparations familiales parmi les femmes et les enfants migrants. Le risque de subir des violences sexuelles et sexistes existe à toutes les étapes du voyage : au départ, où il peut être une motivation pour migrer, en chemin sur des itinéraires éloignés des grands axes, et à destination, par exemple lors d’un séjour dans un hébergement temporaire pour demandeurs d’asile. Être victime de violences sexuelles et sexistes augmente le risque de subir d’autres abus et de perdre le contact avec les siens : les victimes/survivant(e)s peuvent en effet avoir peur ou être dans l’incapacité de demander de l’aide ou de reprendre contact avec leur famille, ou encore avoir trop honte pour le faire. Par ailleurs, les conditions dangereuses dans lesquelles les femmes et les enfants migrants sont souvent contraints de voyager accroissent leur vulnérabilité face aux violences sexuelles et sexistes.
Les obstacles entravant l’accès aux services essentiels le long des routes migratoires et leur impact sur les décès et les séparations ne doivent pas être sous-estimés. Leur statut de clandestin empêche de nombreuses femmes et enfants migrants d’accéder aux services (en raison des critères d’éligibilité) ou les dissuade de le faire (par crainte). Le manque d’eau, de nourriture, d’abri et de soins médicaux mène souvent à la déshydratation, à la dénutrition et à la mort, en particulier chez les enfants, et contribue aux séparations lorsque les membres d’une même famille se dispersent pour aller chercher de l’aide. L’accès limité aux services augmente également le risque de violences sexuelles et sexistes, les femmes migrantes étant particulièrement vulnérables à la traite et à l’exploitation sexuelle lorsqu’elles ne sont pas en mesure de subvenir à leurs besoins essentiels et à ceux de leurs enfants.
Au-delà des vulnérabilités: renforcer la capacité des femmes et des enfants à rester en sécurité
Si les données mettent en lumière les risques auxquels sont confrontés les femmes et les enfants migrants, elles rappellent également que les migrants ont des capacités pour gérer et réduire ces risques. Les équipes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge doivent coopérer avec d’autres acteurs, notamment les États et les réseaux de migrants, afin de renforcer la capacité des migrants à ne pas se mettre en danger, sans encourager ni décourager la migration.
Il est capital de fournir des informations sur la manière de rester en sécurité et sur les lieux où il est possible d’obtenir des services. La source d’information la plus courante et la plus fiable est la famille et les amis ayant eux-mêmes voyagé, ce qui souligne l’importance de travailler avec les communautés et les réseaux de migrants pour concevoir des informations et des ressources visant à améliorer la protection des migrants.
Le soutien des acteurs internationaux et locaux est primordial, notamment en vue de renforcer les services essentiels, les services de RLF et les autres formes d’assistance – y compris celles adaptées au genre et à l’âge – le long des routes migratoires. Cela implique d’assurer la présence de personnel formé et qualifié, en particulier en matière de soins aux femmes enceintes et allaitantes, de renforcer les approches et les services adaptés aux enfants, et d’accroître le soutien aux victimes/survivant(e)s de violences sexuelles et sexistes et de traite.
Les expériences vécues par les migrants sont source d’informations cruciales en vue de renforcer les programmes et les activités de plaidoyer. Les efforts visant à prévenir les décès et les séparations doivent s’appuyer sur les connaissances et l’expérience des femmes et des enfants migrants. Cela passe par une collaboration plus étroite et par une sensibilisation continue du personnel et des volontaires aux risques spécifiques auxquels les femmes et les enfants sont confrontés au cours de leur parcours migratoire.
Afin de réduire les risques de séparation et de décès auxquels font face les femmes et les enfants migrants, il est capital qu’ils puissent avoir accès à des voies sûres et légales pour obtenir sécurité et protection. D’où la nécessité de continuer à mener des activités de diplomatie humanitaire fondées sur des données factuelles auprès des États pour les rendre attentifs aux vulnérabilités propres aux femmes et aux enfants migrants ainsi qu’aux conséquences humanitaires que les lois, politiques et pratiques migratoires restrictives ont pour tous les migrants.
Références
[1] Guidées par l’approche humanitaire du Mouvement en matière de migration, ces recherches ont porté sur des personnes ayant fui ou quitté leur foyer en quête de sécurité, d’opportunités ou de meilleures perspectives – demandeurs d’asile, réfugiés, migrants en transit, personnes déplacées de retour chez elles et migrants considérés par les autorités comme étant en situation irrégulière.
[2] Nous remercions le personnel et les volontaires des Sociétés nationales de l’Argentine, de la Belgique, du Brésil, du Canada, du Chili, de la Colombie, de la Gambie, de la Grèce, du Guatemala, du Honduras, de l’Italie, du Kenya, du Nigéria, du Panama, du Royaume-Uni, de la Tanzanie et du Tchad.
Voir aussi
- Zuleyka Piniella and Jessica Lenz, Beyond prevalence: new approaches to measuring sexual- and gender-based violence prevention in conflict settings, Décembre5, 2024
- Timothy P. Williams, Alexandra Jackson, and Vanessa Murphy, Beyond the rubble: eight overlooked ways that urban warfare is affecting children, Août 22, 2024
- Maria Carolina Aissa de Figueredo, Forced to report: mandatory reporting of sexual violence in armed conflict, Juillet 4, 2024
- Peixuan Xie, What are the transformative potentials of sexual and reproductive health and rights in humanitarian assistance: a feminist inquiry, Avril 18, 2024
- Megan O’Brien, Online violence: real life impacts on women and girls in humanitarian settings, Janvier 4, 2024




