En temps de guerre, chaque décision peut changer le cours d’une vie.

Au début de l’année 1941, Frank Evans et sa femme Henriette Edith (alias Joan), un couple britannique résidant en Argentine, décident de traverser l’Atlantique pour rejoindre l’Angleterre. Les parents de Joan ont émigré en Argentine en 1913 alors qu’elle n’était âgée que d’une année. Quant à Frank, il est arrivé en Argentine en 1931 pour travailler comme ingénieur dans la construction de ponts ferroviaires en Argentine et en Uruguay.

Le couple s’est rencontré en 1934 et ce fut l’amour au premier regard, le vrai coup de foudre.

Le contrat de Frank arrivant à échéance, il pense que le retour en Angleterre est la meilleure solution possible. Il désire également être utile à sa patrie en guerre et sans doute s’engager. Pour Joan, c’est l’évidence même, elle doit accompagner son époux.

Replaçons-nous dans le contexte : nous sommes en pleine Bataille de l’Atlantique, une période où les navires alliés souffrent énormément des attaques ennemies (sous-marins et navires allemands). Or, l’Angleterre a besoin des ravitaillements venant d’Amérique. Entre la mi-1940 et la mi-1941, trois millions de tonnes de cargaison sont coulées par les sous-marins. Trois ou quatre bâtiments sont coulés pour chaque nouveau navire entrant en service.

 

Le 16 janvier 1941, c’est plein d’espoir et d’appréhension que Joan et Frank Evans embarquent à bord du SS Afric Star à Buenos Aires. Ce cargo britannique appartient à la compagnie Blue Star Line et transporte une cargaison de viande et de beurre. Il y a 72 membres d’équipage, deux artilleurs navals et deux passagers. Une troisième passagère embarque à Montevideo.

Le voyage reste calme et sans encombres jusqu’à l’approche des côtes ouest-africaines. Le 29 janvier 1941, le bateau se trouve au sud des îles du Cap-Vert lorsqu’il croise un bateau battant pavillon russe. Mais le bateau montre très vite son véritable pavillon allemand et commence à faire feu sur le cargo britannique. Il s’agit en fait du Kormoran, un cargo acquis par la marine allemande au début de la guerre et converti en croiseur auxiliaire. Lorsqu’il croise la route de l’Afric Star, il vient de débuter sa mission et a déjà coulé deux bateaux.

Le voyage tourne au cauchemar. Les passagers et les membres d’équipage de l’Afric Star doivent abandonner le navire, monter sur des canots de sauvetage puis sur le croiseur allemand. L’Afric Star est coulé ! Ils sont captifs !

Les passagers sont séparés, Frank se retrouve avec les membres d’équipage dans la soute et les deux femmes sont isolées dans l’infirmerie.

Le Kormoran coule un autre bateau et de nouveaux prisonniers s’ajoutent aux membres de l’Afric Star. Les prisonniers sont ensuite transférés sur le Nordmark, puis sur le Portland. Joan et Frank sont autorisés à se voir de temps en temps. Le Portland transporte bientôt un total de 327 prisonniers venant de différents bateaux.

Le 14 mars 1941, quelques marins tentent une mutinerie à bord du Portland. Les gardes allemands ripostent et tirent plusieurs coups de feu sur les prisonniers parqués à fond de cale. Deux hommes sont tués : Frank Evans et le marin Arthur Freeman.

Pendant ce temps, Joan ignore encore ce qui est arrivé à son mari. Le Portland arrive à Bordeaux le 15 mars 1941. C’est là que Joan apprend la terrible nouvelle. C’est un choc et une perte immenses.

Les prisonniers sont transférés au Frontstalag 221 de Saint-Médard-en-Jalles, en même temps que les dépouilles des deux malheureux. Joan et Sheilagh sont emmenées au Couvent d’Eysines. Grâce à l’intervention de la Croix-Rouge française, elle peut assister à l’inhumation de son époux.

Message écrit par un membre de l’équipage du Afric Star, ACICR C G2 FR GB, RBOT 2385

 

Dans une première lettre adressée à sa mère en Argentine, Joan écrit :  « Je n’arrive pas à dire comment je me sens. C’est comme si une partie de moi était morte et que je n’avais plus de raison de vivre. »

Ce courrier mettra quatre longs mois à arriver à destination. Pendant ce temps en Argentine, les parents de Joan, qui savent que l’Afric Star a été coulé par les Allemands, vivent des longues semaines d’angoisse. Ils ne recevront la notification officielle de la capture de Joan qu’en juin 1941.

Quittant la France, les prisonnières sont transférées en train à Bremevörde, puis au Stalag X B près de Sandbostel. Joan passe ses premiers jours d’internement dans un brouillard de peine et de chagrin. Le 19 avril 1941, elles quittent le Stalag X B. Transférées ensuite de prison en prison, détenues dans des conditions difficiles et mal-nourries, elles arrivent finalement au camp d’internement de Liebenau, près de Tettnang et du lac de Constance le 12 mai 1941.

 

Extrait de la liste des internées britanniques du camp de Liebenau, ACICR C G2 GB, RBC 1066

 

C’est dans cet ancien asile psychiatrique dirigé par des religieuses que les Allemands ont créé le camp Ilag V. Ce camp est réservé aux femmes internées du fait de leur nationalité ennemie, britannique en particulier.

 

© CICR, Liebenau, Ilag. Un bâtiment du camp d’internées civiles, V-P-HIST-02292-03A

 

Les conditions de vie des internées au camp de Liebenau sont bonnes, bien meilleures que dans les camps précédents.

 

Extrait du rapport de visite des délégués du CICR au camp de Liebenau, ACICR C SC, Allemagne, Wk. V, RT

 

Traumatisée par la perte de son mari, Joan ne se rend pas tout de suite compte qu’elle est enceinte. Ce n’est qu’en août 1941 qu’elle en a la certitude après une visite chez le médecin. La perspective de donner la vie à un enfant de Frank lui redonne une raison de vivre.

 

Fiche de demande d’enquête concernant Henriette Edith Evans, ACICR C G2 GB, fichier britannique

 

Cette grossesse lui donne un temps l’espoir d’être libérée par les Allemands mais cet espoir tourne vite court.

Pendant sa grossesse, Joan est choyée par ses compagnes d’infortunes : Sheilagh Jagoe bien sûr, mais aussi et surtout Isabel Wilshire, une internée plus âgée qui joue un peu le rôle de mère de substitution. Elle reçoit une aide matérielle par le biais des colis Croix-Rouge : vêtements, laine pour préparer la layette, ou toniques, comme le prouve ce document retrouvé dans les registres de la Division des secours.

 

Lettre de la Division des secours informant de l’envoi de fortifiants pour Henriette Evans, ACICR B SEC S, SG 15

© CICR, Liebenau, Ilag. Arrivée des colis de secours au camp d’internés civils. V-P-HIST-03517-09A

 

A l’approche de l’accouchement, Joan est transférée à l’hôpital du camp. Frances naît le 5 décembre 1941. Son nom complet, Frances Winifred Joan Evans, fait écho au nom de son défunt père, Frank William Jacob Evans.

La maman et le bébé sont transférés au camp de Liebenau avant Noël. Frances devient une véritable attraction pour les 300 femmes internées.

Plusieurs journaux anglais annoncent la naissance du premier bébé anglais né dans un camp d’internement en Allemagne. Notre collection photographique contient une photo de Frances bébé dans les bras d’Isabel Wilshire, avec cette légende : « Frances Winifred Joan, le premier bébé né dans un camp d’internés civils. »

 

© Archives CICR (DR), Liebenau, Ilag. Frances Winifred Joan, le premier bébé né dans un camp d’internés civils, V-P-HIST-E-00141

 

Quand Frances a 11 mois, Joan apprend qu’elles vont être rapatriées lors d’un échange de prisonniers en Turquie. Les internées préparent leurs maigres affaires et partent en train pour un long périple à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Yougoslavie et la Bulgarie. Après l’échange de prisonniers sur le Bosphore, elles sont transférées au Caire où elles restent deux mois. Frances y fait ses premiers pas! Joan visite les pyramides et monte sur un chameau.

Puis vient le transfert par bateau sur la mer Rouge jusqu’à Durban en Afrique du Sud. Le bateau José Menendez les ramène enfin en Argentine. Frances a 14 mois lorsqu’elle voit l’Argentine pour la première fois et Joan retrouve son pays après deux ans et deux mois qui ont profondément changé sa vie.

Visualisez le périple de Joan Evans durant ces deux années en cliquant ici pour afficher la carte animée en plein écran.

 

67 ans plus tard, Frances Evans publie « Quiet endurance », qui raconte l’histoire tragique de ses parents. N’hésitez pas à lire ce récit très complet et émouvant, disponible à la bibliothèque du CICR.

Couverture du livre de EVANS, Frances, Quiet endurance, Córdoba, Tinta libre, 2010.

 

Un immense merci à Frances Evans Bengtsson de nous avoir confié son livre et son histoire.

 

Retrouvez l’histoire de Sheilagh Jagoe, la troisième passagère du SS Afric Star, dans un prochain épisode.