ErrantsPalestine

Kfar Yona. Rapatriement de 1200 civils arabes.; © Archives CICR (DR); GOLDMAN, P.; 1949; V-P-PS-N-00004-2673.

Le film intitulé Les errants de Palestine : aspects d’une de ses action présente l’action du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) en faveur des réfugiés palestiniens dans les semaines qui suivirent la guerre israélo-arabe de 1948. Ce film a fait l’objet d’une sauvegarde dans le cadre du projet de sauvegarde du fonds 35 mm mené avec le soutien de Memoriav, organisme dédié à la sauvegarde du patrimoine audiovisuel suisse.
Cette note revient sur le contexte de réalisation du film, sa production et son contenu, pour finir avec sa distribution et l’accueil qui lui fut réservé. La rédaction de cette note s’est faite principalement sur la base de dossiers d’archives ainsi que sur la base d’articles et ouvrages cités à la fin.

L’action du CICR en Palestine

Le CICR intervient en Palestine dès le début de l’année 1948. Il cherche à se faire accepter comme intermédiaire neutre dans les affrontements armés qui ont éclaté entre les communautés juives et arabes suite à l’adoption du plan de partage par les Nations Unies le 29 novembre 1947. Les hostilités vont provoquer en l’espace de quelques mois l’exode de plusieurs centaines de milliers d’Arabes Palestiniens vers les zones sous contrôle arabe. La délégation du CICR alerte le siège sur les conditions de vie déplorables de ces réfugiés auxquels elle tente de porter secours. Mais une assistance de plus grande envergure se révèle rapidement indispensable. Plusieurs interlocuteurs interpellent les Nations Unies à ce sujet ; un crédit de 29 500 000 dollars est voté par l’Assemblée générale le 19 novembre 1948 pour assister 500 000 réfugiés pendant une période de neuf mois à partir du 1er décembre 1948.

Afin d’assurer la distribution des secours et mettre en œuvre une assistance médicale, l’ONU va faire appel à trois organisations : le CICR, pour les réfugiés se trouvant en Israël et en Palestine arabe (à l’exception de la région de Gaza), la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge pour les réfugiés se trouvant dans les pays arabes voisins et l’American Friends Service Committee (également appelés Quakers) pour la région de Gaza, comme l’illustre cette carte issue du film Les Errants de Palestine.

Pour mener à bien cette action le CICR créé en 1948 le Commissariat pour l’aide aux réfugiés de Palestine (ci-après le Commissariat) qui établit son siège à Beyrouth. L’acheminement des vivres se fait par la route pour ce qui est de la Palestine arabe, via la Syrie et la Jordanie, et par bateau pour les réfugiés en Israël, via le port d’Haïfa. Le nombre de réfugiés bénéficiant de l’assistance du CICR atteindra 484 000  (par rapport à une estimation de 300 000 au départ) au mois d’août 1949. Quant aux effectifs du Commissariat, ils s’élèvent à la fin de l’année 1949 à 94 pour le personnel expatrié et 2637 pour le personnel local . L’action est prolongée durant l’hiver 1949-1950 et prend fin le 30 avril 1950.

Comme l’ont montré différents travaux et notamment ceux de Dominique-Debora Junod, le Comité a accordé une importance particulière à cette action en Palestine dans le cadre de sa stratégie pour réaffirmer la légitimité du CICR. En effet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le CICR est mis en cause pour son inaction envers les victimes civiles des persécutions nazies. Les critiques parfois virulentes donnent lieu à un projet de réorganisation de la Croix-Rouge internationale qui est perçu par le CICR comme une menace pour l’indépendance et la neutralité de l’institution. En outre s’ajoute à cela une situation financière difficile qui entrave ses activités.

Face à ces difficultés, le CICR cherche à renforcer sa position en tâchant de sécuriser davantage son financement et en élargissant les bases juridiques de son action à travers l’adoption d’une nouvelle convention internationale qui vise notamment à améliorer la protection des populations civiles en période de conflit armé. Dès lors le CICR va s’efforcer de mener en Palestine une action
exemplaire :

«  A partir du moment où convergent vers la Palestine mandataire les regards de l’URSS, des Etats-Unis et des Nations Unies, le CICR, critiqué par tous, incompris dans le rôle d’intermédiaire neutre que lui confère l’article VII des Statuts de la Croix-Rouge internationale, en perte de prestige, ne peut qu’attribuer à son action sur ce territoire une valeur ajoutée : ses activités y seraient visibles et observées. »

Au sujet de l’action spécifique en faveur des réfugiés arabes de Palestine dont elle souligne l’ampleur, Dominique-Debora Junod écrit :

« Cette action du CICR (…) est aussi la plus authentiquement humanitaire et la plus visible des actions menées pour les victimes de la guerre entre Arabe et Israéliens depuis l’arrivée de ses premiers délégués en Palestine. »

Au vu de l’importance stratégique que revêt son action en Palestine, il n’est pas étonnant que le CICR ait envisagé de recourir au médium cinématographique afin de lui donner encore davantage de visibilité. Cependant comme nous le verrons le CICR semble avoir envisagé dans un premier temps de se limiter à des prises de vue pour ses archives. Par la suite un certain nombre de contraintes techniques et financières, mais aussi une certaine lenteur institutionnelle semblent avoir limité la portée du film qui sera finalement produit.

Du reportage cinématographique au film

La première évocation de prises de vues cinématographiques en Palestine semble avoir été faite assez rapidement après le début de l’activité du Commissariat, d’après une note d’Emile Filliettaz, remplaçant du Commissaire, adressée à René Bovey, chef de l’information du CICR, en date du 31 mars 1949 . L’objet de ce courrier est un « reportage cinématographique sur l’activité du Commissariat du CICR en Palestine », sujet ayant visiblement déjà été abordé dans de précédents échanges. Emile Filliettaz souligne « l’intérêt que présenterait pour le CICR un semblable reportage ». La question est débattue lors d’une séance de travail en présence de Paul Ruegger, président du CICR, le 14 avril 1949, à l’issue de laquelle il est décidé de « tourner dès maintenant certaines bandes, là où personnel et matériel sont disponibles. Leur utilisation sera fixée ultérieurement. »  Les contraintes financières sont mises en avant par M. Bovey pour expliquer cette révision des ambitions à la baisse dans une note datée du 27 avril 1949 adressée à M. Filliettaz :

« (…) je vous informe que le Comité a décidé de ne pas réaliser un véritable film sur l’activité du Commissariat, ce qui dépasserait ses possibilités financières. »

Il s’agit dorénavant de prendre quelques vues de l’activité du Commissariat pour les archives du CICR et « éventuellement pour une diffusion publique » . Il apparaît cependant que la diffusion publique n’était pas, du moins dans l’esprit de M. Bovey, qu’un objectif secondaire puisque celui-ci a demandé, par l’intermédiaire de Georges Kuhn, des conseils au Ciné-Journal suisse  au sujet du « Film Palestine », comme l’atteste une note pour M. Bovey du 6 mai 1949 . M. Laemmel du Ciné-Journal suisse indique que celui-ci « prendra avec plaisir des sujets ne dépassant pas 40 à 50 m.  » . Il recommande pour cela de « tourner dans le style ‘actualités’ », ce qui suggère bien une intention de diffuser ces prises de vue auprès du public. Dans une note du 5 juillet 1949 adressée au Commissariat, M. Bovey revient néanmoins sur le fait que « le Comité attache un prix tout particulier au rassemblement de ses archives cinématographiques » , ce qui semble correspondre à un souci relativement nouveau du CICR de fixer par l’image son activité, et ce non dans un simple objectif de propagande.

Pour ce qui est de la réalisation de ce reportage cinématographique à proprement parler, le CICR obtient début mai 1949 l’accord de l’armée suisse pour le prêt d’une caméra portative Arriflex (probablement semblable à celle que l’on peut voir sur la photographie ci-contre ) pour une durée de trois mois . Le matériel de prises de vues cinématographiques ne quitte Genève pour Beyrouth que début juillet 1949, via un avion de l’ONU . Les prises de vues sont effectuées par M. Blanc, un délégué du Commissariat, qui poursuit en parallèle son travail de délégué, ce qui explique probablement le retard pris : M. Bovey devra par deux fois  demander le prolongement du prêt de la caméra, qui sera restituée fin octobre 1949.

De nombreux échanges  concernant par exemple la prise en charge des frais de pellicule et d’assurance, ou encore le transport du matériel, laissent transparaître que le CICR cherchait par tous les moyens à limiter les coûts ou à les faire prendre en charge par d’autres, ce qui reflète sa situation financière difficile durant cette période. Gageons notamment que si le CICR n’avait pu se faire prêter une caméra, il est peu probable que ce projet eût pu être mené à bien.

Le montage du film est dans un premier temps confié à M. Blanc. Alfred Escher, Commissaire pour l’aide aux réfugiés en Palestine, juge en effet souhaitable que M. Blanc puisse se rendre à Genève « pour surveiller les travaux de développement, de découpage et de la composition du film », car « ayant pris les scènes sur place il est le seul à pouvoir juger de quelle manière le film peut être coupé et composé » . Le développement du film et un premier découpage sont effectués en novembre 1949. Le Conseil de présidence juge ce premier montage « remarquable »  mais estime qu’il devra être revu et surtout raccourci. Il évoque également l’élaboration des commentaires. Le 14 février 1950, le film est présenté au personnel du CICR, dans une version (un deuxième montage ?) toujours sans commentaire ni accompagnement musical . Puis, quelques jours plus tard, René Bovey contacte différents cinéastes pour obtenir un devis, évoquant « un montage provisoire d’une longueur d’environ 900 m. qu’il faudrait réduire à 600 m.  au maximum » .

On manque ici d’éléments pour expliquer cette décision, les dossiers d’archives consultés s’avèrent lacunaires. On peut émettre plusieurs hypothèses : le travail de M. Blanc, qui manquait vraisemblablement d’expérience dans ce domaine, n’a pas été jugé satisfaisant par le Comité et/ou le Président Paul Ruegger (voir à ce sujet la note de M. Bovey évoquant le « vœu exprimé par M. le Président »  au sujet du film et sur lequel on ne dispose pas de davantage d’éléments dans ce dossier d’archives). Deuxième hypothèse : M. Blanc a été rappelé sur le terrain et n’a pu terminer son travail. Ou, troisième hypothèse, il n’avait jamais été question que M. Blanc réalise un montage final du film, et/ou la réalisation de celui-ci par un cinéaste se serait concrétisée suite à des développements au niveau de la situation financière du CICR. Le fait que la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge ait réalisé un film en couleurs, qualifié d’ « excellent »  par Jacques Chenevière, vice-président du CICR, sur ses activités en Palestine a pu constituer une motivation supplémentaire. Il semble en tous les cas qu’un certain revirement ait été opéré par le Comité quant à l’importance à accorder à ce reportage cinématographique dans un premier temps destiné aux archives, puisque le montage du film va être confié à un réalisateur suisse expérimenté et reconnu, Charles-Georges Duvanel.

Les errants de Palestine marque la première d’une série de plusieurs collaborations  de Charles-Georges Duvanel avec le CICR. La carrière de ce cinéaste installé à Genève débute au milieu des années 1920 et se poursuivra jusqu’au début des années 1970. Formé en autodidacte, il débute par la réalisation d’actualités hebdomadaires pour l’Office cinématographique de Lausanne. Il réalise par la suite de nombreux documentaires, lesquels s’inscrivent le plus souvent dans le cadre de production typique de l’époque :

« Les films s’inséraient dans un système dit « de commande » qui voyait des entreprises ou des associations s’appuyer sur le film dans une visée informative et instructive dans le but, notamment, de faire connaître leurs activités. »

Au sujet des films réalisés par M. Duvanel pour le CICR, Pierre-Emmanuel Jaques écrit :

«  S’agissant avant tout de films de montage (composés d’extraits d’actualités ou de reportages), ils sont soutenus par un commentaire qui délivre un message que les seules images ne pourraient que suggérer imparfaitement. »

Le film sur l’action du CICR en faveur des réfugiés arabes de Palestine ne fait pas exception, s’agissant d’une commande qui se limite au montage et à la sonorisation de prises de vue existantes – à la différence que ces images ont été commanditées et tournées par le CICR, et non achetées à des tiers. M. Duvanel reprend le montage à partir de la copie de travail initiale et non du montage effectué par M. Blanc. Il souligne que ce matériel « manque de gros-plans »  et qu’il sera indispensable d’inclure dans le montage final des images issues de journaux d’actualités filmées. Il décrit les vues souhaitées de manière précise :

« 1) des vues de guerre en Palestine (elles devraient faire ressortir, avec beaucoup de gros-plans, les caractères essentiels des deux races en présence. Donc, beaucoup de types humains en action, en actions guerrières.) et 2) des vues de colonnes de réfugiés, des vues de réfugiés fuyant et campant, en groupes et isolément. Donc : l’exode, en beaucoup de gros-plans qui devraient faire ressortir le dénuement, la souffrance physique et morale. Ces vues serviraient de préambule au montage de votre matériel et lui donnerait toute sa raison d’être. »

Des images des actualités du Ciné-Journal suisse et de Pathé seront effectivement incluses dans le film (c’est vraisemblablement le cas des images entre 00:01:24 et 00:02:00 qui illustrent le conflit armé).

Le film réalisé s’inscrit par ailleurs dans les codes de l’époque en ce qui concerne son commentaire, qui peut paraître aujourd’hui daté du fait de son caractère quelque peu paternaliste voire « colonialiste » (par exemple « Les mères arabes auront acquis les notions élémentaires du puériculture. », ou « On désinfecte tentes et grabats. Sans oubliés les réfugiés eux-mêmes, qui se prêtent de bonne grâce à cette toilette, pour eux nouvelle. »). On note en outre une absence totale de personnalisation/individualisation des victimes comme des délégués, ce qui, bien que conforme avec la pratique de l’époque, tranche avec la pratique des productions actuelles.

Un autre aspect marquant est le fait que de nombreux chiffres sont cités, indiquant le souhait du CICR de rendre compte avec précision de son action. M. Duvanel souligne qu’il s’agit d’un film « relatant pour la première fois une action complète »  du CICR. Le récit chronologique qui nous est fait de l’opération d’assistance apparaît très logique et raisonné, dépouillé des inévitables difficultés qui ont pu entraver le bon déroulement de l’opération, afin vraisemblablement de souligner l’efficacité du CICR.

La contrainte essentielle pour le CICR est durant cette phase de montage celle du temps : en effet il est prévu que l’action du Commissariat se termine le 30 avril 1950. M. Bovey insiste auprès de M. Duvanel sur ce point :

« (…) nous attachons le plus grand prix à ce que le travail soit terminé le plus rapidement possible et nous comptons fermement qu’il le sera pour la fin du mois de mars. »

Malgré cette fermeté il semble que les délais (peut-être irréalistes ?) n’aient pu être respectés : le film ne sera terminé qu’au mois de juin 1950 .

Une distribution trop tardive ?

Le film réalisé par M. Duvanel est présenté au public genevois à la fin du mois de juin 1950, puis à la presse zurichoise le 5 septembre 1950 . Il s’agit pour le CICR de faire coïncider l’exploitation commerciale en Suisse avec la collecte annuelle pour le CICR. La distribution commerciale du film est confié à M. Duvanel. Il est cependant difficile d’interpréter les résultats d’exploitation qu’il fournit à la fin du mois d’octobre 1950, et l’on ne dispose pas de chiffres sur le nombre de spectateurs ou le nombre exact de cinémas ayant diffusé le film.

Le CICR a également cherché à présenter le film lors de la Mostra de Venise en 1951  mais ce souhait ne semble pas s’être concrétisé .

Depuis lors on retrouve par exemple trace d’une diffusion en avril 1960 lors de l’assemblée générale de la Croix-Rouge suisse, section de Sierre, et plus récemment une projection dans le cadre du Festival Visions du Réel à Nyons en 2005.

En ce qui concerne la diffusion du film à l’étranger, le choix est fait de donner la priorité à une exploitation commerciale, après quoi il sera diffusé au sein du Mouvement international de la Croix-Rouge. Ce n’est donc que le 17 novembre 1950 qu’une lettre circulaire  est adressée aux comités centraux des sociétés de la Croix-Rouge pour présenter le film et proposer de le fournir au coût d’établissement de la copie : 350 chf, un coût qui s’avère trop élevé pour de nombreuses sociétés nationales.

Globalement la correspondance autour de la distribution du film fait ressortir de nombreux obstacles techniques, financiers et logistiques  qui compliquent cette distribution : il y a peu de copies disponibles, le coût d’établissement des copies est élevé, le transport est compliqué par des questions douanières, etc. A cela s’ajoute le problème de l’actualité du film. En effet lorsque le film commence à être diffusé cela fait plusieurs mois déjà que l’action du Commissariat a pris fin. Et ce alors que dès le mois de novembre 1949, le Conseil de présidence soulignait déjà : « ce film n’aura d’intérêt que pour autant qu’il sera actuel » …

Malgré ces difficultés pour diffuser le film auprès du plus grand nombre, on peut néanmoins noter que l’accueil du film est bon. Il est ainsi qualifié d’ « excellent »  par la Croix-Rouge danoise, tandis que Jean Duchosal, secrétaire général du CICR, écrit : « un tel film est bien l’une de nos meilleures propagandes » .

Le choix par le CICR de documenter par le film cette activité pour ses archives s’est avéré judicieux : dès 1954, l’Office des Nations Unies de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine s’adresse au CICR afin d’obtenir l’autorisation d’utiliser des images dans un nouveau film sur le sujet . L’intérêt du film aujourd’hui ne se limite pas à celui qu’il pourrait avoir pour un chercheur s’intéressant à l’histoire institutionnelle du CICR ou à l’évolution de sa communication : le fait que la question posée à la fin du film  n’ait toujours pas trouvé de réponse 60 ans après confère également au film une résonnance historique indéniable.

Tel-Aviv. Opération de transfert de blessés arabes vers Jaffa.

Tel-Aviv. Opération de transfert de blessés arabes vers Jaffa. V-P-PS-N-00071-23 public 1948 © Archives CICR (DR) / Tel-Aviv.

Article du blog CICR Paris sur les errants de Palestine