Les collections de la Bibliothèque du CICR retracent plus de 150 ans d’histoire du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Son fonds patrimonial comme ses collections courantes offrent un témoignage unique du développement de l’action humanitaire. Elles rendent compte de la diversité des activités d’un mouvement présent sur tous les fronts pour porter assistance aux victimes des conflits armés et autres situations de violence depuis 1863. Parmi ces collections figurent aussi les écrits des pionnières et pionniers de l’action humanitaire, qu’ils aient participé au développement du Mouvement, en aient inspiré l’action ou partagé les valeurs et visées. Récemment réorganisée au sein de la Bibliothèque, une collection dédiée réunit ainsi les travaux de ces personnalités marquantes des 19ème et 20ème siècles – infirmières, médecins, diplomates, scientifiques ou juristes – avec les biographies et commentaires inspirés par leur action.


Florence Nightingale (1820 – 1910) : Portrait d’une pionnière des soins infirmiers modernes à travers ses écrits et biographies

Florence Nightingale, 1820-1910 (CR Royaume-Uni)

« Et l’on entend souvent qu’il faut seulement qu’une infirmière soit ‘dévouée et obéissante’. Cette définition conviendrait tout aussi bien à un portier. Elle pourrait même s’appliquer à un cheval ».

– Florence Nightingale [1]

De Harley Street aux champs de bataille de la guerre de Crimée

Née en 1820 au sein de la bonne société britannique, Florence Nightingale contrevient à toutes les conventions sociales de son époque en choisissant de dédier sa vie aux soins des malades et à la professionnalisation des soins infirmiers, à une époque où le travail hospitalier reste l’apanage des femmes d’une toute autre classe sociale. En 1853, alors qu’elle dirige d’une main de fer un hôpital de Harley Street, elle répond à l’appel du War Office britannique et se porte volontaire pour mener un groupe de trente-huit infirmières à Scutari, près d’Istanbul, pour y soigner les soldats blessés de la guerre de Crimée. Comme Henry Dunant à Solférino quelques années plus tard, elle est frappée par la défaillance des services médicaux militaires face à l’emploi d’armes à feu de plus en plus perfectionnées et mortifères. Les mauvaises conditions sanitaires et l’absence de soins appropriés pour les soldats blessés entraînent des pertes humaines conséquentes. Venant à bout des réticences des officiers et médecins présents, Florence Nightingale s’attelle à réformer le fonctionnement de l’hôpital militaire, armée de l’esprit d’entreprise, du sens de l’organisation et de la détermination pour lesquels elle est si connue. La nuit, elle se rend au chevet des patients une torche à la main, ce qui lui vaut le surnom de The Lady with the Lamp, ‘La Dame à la lampe’ en français. Ne ménageant guère ses efforts, elle correspond avec les familles des soldats blessés et répond personnellement aux demandes de recherches que lui font parvenir les proches inquiets des disparus.

« Don’t leave it to the doctor »

De son retour en Angleterre jusqu’à la fin de sa vie, Florence Nightingale se consacre à la réforme de la gestion sanitaire des hôpitaux, à la réorganisation des services médicaux militaires et à la formation des infirmières. Visionnaires en ce qui concerne l’importance de la prévention, de l’hygiène et de l’éducation du personnel sanitaire, ses écrits aux retombées internationales influencent le travail de nombre de ses consœurs et confrères. Parmi ses lecteurs figure aussi Henry Dunant, le futur fondateur du Comité international de la Croix-Rouge. Inspiré par son action en faveur des soldats blessés, il lui fait parvenir un exemplaire de son propre ouvrage. La lecture d’Un souvenir de Solferino (1864) ne convainc néanmoins guère Florence Nightingale. Henry Dunant y conçoit le projet de créer des sociétés de secours composées de volontaires soignant les combattants blessés quelle que soit leur nationalité. Or Florence Nightingale est une patriote convaincue pour qui les soldats tombés au combat demeurent la responsabilité de leur propre camp. Elle doute de plus qu’une Convention de droit international telle que celle imaginée par Dunant pour protéger les blessés et ceux qui leur portent secours ne soit jamais respectée par les belligérants sur le champ de bataille.

Parmi les écrits de Florence Nightingale, le plus connu reste sans aucun doute The art of nursing (1859). Elle y défend avec conviction sa vision de la profession d’infirmière – le titre du premier chapitre, Don’t leave it to the doctor, est sans équivoque – et y transmet ses recommandations professionnelles. Ses notes et conseils à l’attention de ses consœurs figurent aussi dans les pages de Notes on nursing : what it is, and what it is not (1860). En plus de ses écrits sur les soins infirmiers, Florence Nightingale est aussi connue pour sa correspondance prolifique. En 1987, une collection de ses lettres est publiée sous le titre ‘I have done my duty’: Florence Nightingale in the Crimean war : 1854 – 56. Le volume comprend notamment les rapports détaillés qu’elle adresse au War Office britannique sur son travail et la correspondance qu’elle entretient avec ses collègues infirmières pour leur transmettre ses consignes. En 1962 paraît l’ouvrage de W.J. Bishop, A bio-bibliography of Florence Nightingale, qui recense l’ensemble de ses écrits et décrit le contexte de leur production et réception. Celui-ci constitue encore aujourd’hui une ressource incontournable pour qui souhaite se familiariser avec le travail de Florence Nightingale.

Florence Nightingale vue par ses biographes

« Illustrated London News », 24 février 1855 (Archives CICR, DR)

Ses nombreux écrits et sa renommée internationale ont encouragé la rédaction de multiples biographies. Celles qui paraissent dans la première moitié du 20ème siècle tendent à adoucir les contours d’une personnalité impérieuse et non dépourvue d’aspérités. Les élans rhétoriques d’une femme passée maître dans l’art des relations publiques s’y retrouvent parfois confondus avec ses opinions privées. L’ouvrage de I.B. O’Malley Florence Nightingale : 1820 – 1856 : a study of her life down to the end of the Crimean War (1931) se concentre sur la vocation et les jeunes années de Florence Nightingale, tandis qu’Irene Cooper Willis, dans Florence Nightingale : a biography (1931), souligne les obstacles rencontrés par une femme souhaitant exercer une activité professionnelle hors de la sphère domestique à l’époque victorienne. En 1950, la biographie bien connue de Cecil Woodham-Smith, disponible en anglais et en français à la bibliothèque du CICR, exploite des documents d’archives nouvellement découverts à l’époque de la rédaction et contribue à ériger Florence Nightingale en figure de légende. La parution en 1982 de l’étude Florence Nightingale : reputation and power rompt avec cette tendance. F.B Smith s’y penche avec un regard plus que critique sur la vie de Florence Nightingale et dessine un portrait peu flatteur de celle qui est alors perçue comme un parangon de vertu et de dévouement, soulignant son goût du pouvoir et son talent pour la manipulation.

Des publications plus récentes s’attachent à éclairer d’autres aspects de la personnalité et de l’action de Florence Nightingale pour en proposer un portrait plus nuancé. Elles mettent ainsi l’accent sur son travail pour la réforme du système de santé publique britannique après la guerre de Crimée, davantage que sur l’image d’Épinal de ‘La Dame à la lampe’ penchée au chevet des blessés. Le romanesque cède alors la place à l’examen des théories et politiques développées par Florence Nightingale et à une redécouverte de ses écrits. En 1991, Monica Baly publie « As Miss Nightingale said… » dont la traduction française Florence Nightingale : à travers ses écrits est disponible à la bibliothèque du CICR. Elle y propose une sélection d’extraits de ses textes, regroupés par thématiques et soigneusement analysés. L’ouvrage de Juliet Piggott intitulé Queen Alexandra’s Royal Army Nursing Corps retrace plus d’un siècle d’existence du Military Nursing Service [2] britannique et consacre un chapitre au rôle déterminant de Florence Nightingale en tant que « superintendant of the Female Nursing Establishment of the English General Military Hospitals in Turkey »[3] L’article Florence Nightingale : statistician and consultant epidemiologist de Jocelyn M. Keith éclaire lui un aspect méconnu de son travail, son rôle de pionnière dans l’emploi des statistiques pour l’élaboration des politiques de santé publique. Publié en 2005 par l’American Nurse Association, le volume Florence Nightingale today : healing, leadership, global action étudie l’héritage de la philosophie et des réformes de Florence Nightingale pour la profession infirmière.

En 2008 paraît Florence Nightingale : the making of an icon de Mark Bostridge, nouvelle biographie de référence presque entièrement basée sur des documents d’archives alors inédits. Si Mark Bostridge s’attelle au sein de ce large volume à détricoter la légende construite autour de Florence Nightingale, ce n’est guère pour faire son procès à la manière de F.B. Smith, mais pour véritablement séparer l’histoire du mythe et mieux appréhender l’étendue de sa contribution aux soins infirmiers modernes. Plus récemment encore, Judith Lissauer Cromwell publie Florence Nightingale, feminist, un « compte-rendu post-féministe de la vie de cette femme moderne » qui souligne son rôle de pionnière dans l’ouverture de la vie professionnelle aux femmes de l’époque victorienne. [4] Si le mythe de ‘La Dame à la lampe’ ne sort pas toujours indemne de la lecture de ces nouvelles publications, Florence Nightingale n’en demeure pas moins une figure historique incontournable. Émerge de ces études une personnalité certes moins lisse mais non moins remarquable qu’auparavant, qui mérite d’être étudiée tant pour son rôle de pionnière dans le développement des soins infirmiers et des politiques de santé publique que pour l’empreinte indélébile qu’elle a laissée dans l’imaginaire collectif. 

Florence Nightingale et le Mouvement international de la Croix-Rouge

Lettre de Florence Nightingale à Henry Dunant, 1872 – recto (Archives CICR, DR)

Pionnière du secours aux blessés de guerre, Florence Nightingale figure souvent en bonne place dans la liste des précurseurs majeurs du Mouvement international de la Croix-Rouge. Si elle partage la volonté d’Henry Dunant d’atténuer les souffrances engendrées par la guerre, leurs valeurs et approches respectives diffèrent sensiblement. En 1973 déjà, Pierre Boissier consacrait un article de la Revue internationale de la Croix-Rouge à ce qui rassemble et sépare l’action de ces deux précurseurs du secours humanitaire, si souvent associés dans les mémoires. Vingt ans après, un nouveau portrait de ‘La Dame à la lampe’ paraît dans les pages de la même revue, sous la plume d’Isabelle Raboud qui souligne les points de convergence existants entre son action et celle que mènera plus tard le Comité international de la Croix-Rouge pour le maintien des liens familiaux en temps de guerre.

Lettre de Florence Nightingale à Henry Dunant, 1872 – verso, (Archives CICR, DR)

En 1991, le volume Préludes et pionniers : les précurseurs de la Croix-Rouge 1840 – 1860, publié sous la direction de Roger Durand et Jacques Meurant, consacre deux chapitres à Florence Nightingale et son heritage. Dans le premier, Florence Nightingale, the Common Soldier and the International Succour, Barry Smith argumente que l’association de ces deux pionniers trouve, malgré le manque de sympathie certain de Nightingale à l’encontre des idées de Dunant, une certaine justification dans l’action même de l’infirmière. Par son dévouement à la cause des soldats blessés et son travail de réforme des soins infirmiers militaires, Florence Nightingale incarne tout à fait les valeurs d’humanisme, de charité et de volontarisme qui sont au cœur du Mouvement international de la Croix-Rouge, même si elle n’en partageait guère les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance. Le second chapitre de ce même ouvrage, Florence Nightingale and the Crimean War: private truth and public myth, s’attache quant à lui à décortiquer l’image publique de ‘La Dame à la lampe’. Sue Goldie Moriarty y analyse l’impact de son extrême notoriété, d’abord orchestrée par le Secretary of War britannique Sidney Herbert pour s’attirer les faveurs de l’opinion publique, tant sur son action que sur la réception posthume de ses textes et réformes.

La médaille Florence Nightingale

Médaille Florence Nightingale (CICR / S.N.)

En l’honneur de l’action de cette pionnière des soins infirmiers modernes, le CICR crée en 1912 la médaille Florence Nightingale, sur une proposition de l’assemblée des délégués de la Huitième Conférence Internationale du Mouvement de la Croix-Rouge. La médaille est décernée tous les deux ans aux infirmières et infirmiers associés à une Société nationale du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui se sont distingués par leur service exemplaire, leur courage et dévouement en faveur des malades et des blessés ou encore par leur contribution aux domaines de la prévention, de la santé publique et de la formation aux soins infirmiers.

Plus haute distinction internationale décernée aux membres de la profession, les attributions de la médaille Florence Nightingale font l’objet d’une circulaire officielle du CICR, recensées au sein de ce guide de recherche. La liste des lauréats 2017 peut être consultée ici. Le règlement d’attribution de la médaille, qui figure en bonne place au sein du Manuel du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, est aussi disponible en ligne.


[1] « Yet we are often told that a nurse needs only to be ‘devoted and obedient’. This definition would do just as well for a porter. It might even do for a horse. » (Florence Nightingale, Notes on Nursing for the Labouring Classes, London: Harrison, 1861, p. 86)

[2] Service infirmier militaire

[3] Superintendante du corps infirmier féminin des hôpitaux militaires britanniques en Turquie – Juliet Piggott, Queen Alexandra’s Royal Army Nursing Corps, London : L. Cooper, 1990, p. 13

[4] « A post-feminist account of this modern woman’s life » – Judith Lissauer Cromwell, Florence Nightingale, feminist, London; Jefferson, NC: McFarland, 2013, p. 5